Épisode 3 : quand notre héros visite les limbes de sa mémoire…

Tu sais, toi qui me lis, le drame des souvenirs anciens, c’est qu’ils sont indéfectiblement entâchés par la suspicion de la fable… 

Pourtant, ces souvenirs sont présents, hantant les limbes de nos mémoires, cette zone où plus personne ne sait ce qui est vraiment réel, ce qui a été ou non, ou encore ce qui aurait pu être dans cet espace de possibles, mais où chaque image préfigure l’origine d’une détresse cruellement actuelle. 

Parmi ces souvenirs à la véracité douteuse, il y en a un, le tout premier, qui est pourtant dans la tête de notre héros aussi limpide que s’il s’était déroulé la veille.. 

Il s’agit d’une partie de pêche… 

Sur un bateau à moteur immense, démesuré, même, du fait qu’il ne doit pas avoir dans ce souvenir plus de trois ans, il vogue sur une eau sombre avec au dessus de sa tête un ciel bleu éclatant. 

Le petit slip de bain rouge qu’il porte lui fait penser qu’on est en été, d’autant plus que l’homme et la femme avec lui sur le frêle esquif sont eux aussi dénudés. 

De l’homme, il ne se rappelle que sa moustache, rousse et fournie, qui pour l’enfant résume l’ensemble de son visage. 

Pour la femme, tout est plus complexe… Il la voit dans son souvenir brune, mais peut être était-elle blonde ? Il la regarde, avec son œil intérieur d’adulte, et demeure ébahi des multiples visages pourtant tous connus sous le nom de Mère, et qui se superposent et qui brouillent toute possibilité de figer une identité. 

Dans la scène, il l’appelle en riant aux éclats… Il ressent tellement d’amour pour elle… mais il sait que rien n’est si simple, que trop de ces souvenirs ont été manipulés… Est-ce bien elle, est-ce bien cette matrice inconnue, et pourtant si familière, qui l’a engendré ? 

L’homme l’appelle à lui en riant, la moustache superbe, transfigurée par les cristaux de sel qui s’y sont emprisonnés, luisant sous le soleil. 

Elle, indifférente, se prélasse au soleil, et il ressent en la regardant dans ce reflet du passé tout l’amour qu’on peut porter aux vieilles photos des starlettes hollywoodiennes. Il pense à Grâce Kelly, mais se ravise immédiatement, tant l’image convoquée de l’actrice devenue princesse provoque de trouble et de colère. 

Dans la main, l’homme a une canne à pêche minuscule, mais qui semble sans fin dans sa petite main d’enfant. Il lui propose de pêcher avec lui, il comprend que c’est important pour l’homme, cette partie de pêche. C’est important pour se rapprocher d’elle. 

Néanmoins, notre héros accepte parce qu’il n’y a décidément rien à faire sur ce bateau, à part contempler cette inconnue qu’il aime d’un amour absurde et les moustaches de l’homme. 

Le temps passe… Interminable dans cet autre temps, mais écoulé en un claquement de doigt dans sa remémoration. 

Soudain, il sent une tension au bout de la canne à pêche et crie. Il lâche la canne qui, à l’eau, flotte avec des soubresauts. L’homme crie également : elle se réveille, contrariée par cet enfant qui la dérange. Tout devient comme une scène de guerre, dans laquelle se joue une seule chose : récupérer la canne. 

Heureusement, l’homme y parvient, et riant de nouveau, montre à notre héros, accroché au bout de l’hameçon, un tout petit poisson argenté. 

Aussitôt déposé dans un seau, notre héros décide de l’adopter. Il réfléchit à cet être qui n’a rien demandé, mais qui, il en est certain, pourra en grandissant avaler toute une planète. 

Sauf que le poisson semble refuser ce destin glorieux : en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, mais cela a peut être pris des heures, le fragile animal flotte, sans vie, dans le gigantesque seau blanc… 

Plus tard, revenus au camping qui leur sert de camp de base, et les larmes séchées, la mère, mais peut être était-ce quelqu’un d’autre, lui donne son porte-monnaie pour qu’il puisse s’acheter une glace et tirer un trait définitif sur cet épisode auquel, elle le lui dit, plus personne ne pensera jamais, qu’il faut oublier, enfouir loin, très loin, là où les souvenirs ne sont plus que perceptibles comme des ondes qui viennent, de temps à autre, perturber le sommeil du héros. 

Devant le stand glacier, notre héros refuse néanmoins ce destin auquel, pourtant, il succombera. Il rebrousse chemin avant d’avoir en sa possession son bâtonnet froid et sucré, et jette le porte-monnaie dans le premier fossé. 

La Mort ne s’achète pas.

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